La Société Athlétique Montmartroise : une institution du sport à vocation populaire

Un monument du sport de force

La S.A.M au début du XXe siècle

« La Société Athlétique Montmartroise que je préside depuis plus de vingt ans occupe son local du 3, rue Neuve-de-la-Chardonnière, dans le 18ème arrondissement de Paris, depuis 1924 ! Elle a produit de nombreux champions au niveau national, européen ou olympique ! Des centaines d’athlètes s’y livrent, chaque année, à la musculation, à la culture physique et à l’haltérophilie. Les plus grands noms des sports de force du monde entier s’y sont arrêtés lors de leur passage à Paris. C’est dire que le renom de la S.A.M. est international et qu’elle est presque un monument historique ! » déclare avec ferveur, en 1989, son très dévoué président d’alors, Pierre Samblant défendant bec et ongles « sa vieille et glorieuse Montmartroise » qu’il redoute de voir bientôt disparaître ;  les propriétaires du local de la rue Neuve-de-la-Chardonnière ayant, en effet, décidé de le vendre à un promoteur immobilier…Toutefois, grâce à son entregent, Pierre Samblant parviendra à sauvegarder le devenir de sa chère  « S.A. Montmartroise » qui s’installera, officiellement, en janvier 1990, toujours fidèle au 18ème arrondissement, dans le pavillon annexe du stade Bertrand Dauvin, situé au 12 rue Binet. Le « 12 rue Binet » est la quatrième adresse de la Société Athlétique Montmartroise, une association sportive qui vit le jour, en 1898, grâce à la rencontre de deux hommes: le professeur Edmond Desbonnet, l’un des pionniers de la culture physique française et Eugène Robert, un sportsman remarquable.

 

Les leveurs de poids de la Belle Epoque

Les leveurs de poids de la Belle Epoque

En 1898, en France, c’est la Belle Epoque, une période de croissance socio-économique et de propagation d’innovations technologiques majeures telles que l’électricité, le téléphone, le chemin de fer et le cinéma. C’est une ère qui se caractérise aussi par le développement de la pratique des sports notamment de la bicyclette, nouveau moyen de locomotion rapide et économique. Le cyclisme et la gymnastique sont, à cette époque, les sports les plus populaires. Le lever des poids et des haltères, comme on appelle encore l’haltérophilie, en cette fin de dix-neuvième siècle, ne s’est, en effet, pas encore complètement implanté en France bien que ce soit une discipline pratiquée depuis l’Antiquité. L’impulsion donnée à cette activité physique, dès les années 1830, par des hommes doués d’une force herculéenne tels que l’extraordinaire athlète nîmois, Hippolyte Triat, n’empêche pas l’haltérophilie de connaître des débuts laborieux. Triat était pourtant capable, à son zénith, d’électriser le public, en levant d’un seul temps avec les deux bras…. cent un kilos ou de soulever sur le dos, mains appuyées sur un tréteau… plus de mille kilos!

A la Belle Epoque, les leveurs de poids font encore beaucoup de démonstrations de force, devant une audience toujours admirative et acquise à leur cause, sur les places publiques, dans les foires ou dans les cirques en soulevant non seulement des haltères mais aussi toutes sortes d'objets plus lourds les uns que les autres et parfois, il faut bien le dire, des poids plus ou moins faux….Pour exercer sérieusement leurs talents et réaliser leurs exploits, les amateurs du lever de poids sont contraints de se regrouper dans les arrière-salles des cafés, dans de simples remises ou dans les quelques gymnases mis à leur disposition.

 

Réglementer le sport des poids et haltères

Les pionniers de la S.A.M

Il devient alors nécessaire de réglementer à son tour le sport des poids et haltères à l’instar des autres fédérations sportives qui sont en train d’émerger ou qui sont déjà en phase de consolidation comme celles du cyclisme ou de la gymnastique. Soucieux de mettre un terme aux imprécisions, aux trucs ou aux tricheries diverses de certains hommes forts de cette période, un homme convaincu par les vertus du lever de poids va remettre de l’ordre dans les exploits des haltérophiles. Il s’agit d’Edmond Desbonnet, un pédagogue du sport qui va créer en 1896, l’Haltérophile Club de Paris bientôt appelé l’Haltérophile Club de France (H.C.F). Il codifie des règlements communs et des tableaux de record permettant de comparer la valeur physique des hommes de tous les pays. Il rédige les règles des principaux mouvements de l’haltérophilie et crée la fonction d’arbitre-dynamométreur du nom de l’appareil servant à mesurer la force musculaire, humaine ou animale, appelé le dynamomètre de Régnier, et permettant de juger les performances des hommes forts lors des compétitions. Aujourd’hui, les haltérophiles exécutent deux types de mouvements différents : l’arraché et l’épaulé-jeté. A l’arraché, ils soulèvent la barre au-dessus de leur tête, bras tendus, en un seul mouvement. Dans l’épaulé-jeté, ils soulèvent la barre jusqu’aux épaules, se redressent puis jettent la barre à hauteur de bras au-dessus de leur tête. Ils disposent de trois tentatives pour chaque mouvement et les points de leur meilleur arraché et de leur meilleur épaulé-jeté sont additionnés afin de déterminer les vainqueurs.

 

Santé, Beauté et Force !

Les membres de l'époque

Né à Lille, en 1868, Edmond Desbonnet s’intéresse très tôt aux questions relatives au sport. Après une scolarité traditionnelle, il fait des études supérieures dans les domaines de la physiologie et de la zootechnie. En 1885, il assiste à une démonstration de gymnastique aux agrès et réalise que cette discipline est essentiellement acrobatique et spectaculaire mais qu’aucun exercice n’a pour objectif la préservation de la santé de l’individu. Critiquant cet état de fait, il s’exclame alors«  Ce n’est pas de la culture physique ». C’est la première fois que les termes « culture » et « physique » sont, ainsi, associés. Desbonnet va alors créer sa propre méthode de  culture physique  qu’il va baptiser «  la gymnastique des organes ». La méthode de Desbonnet consiste à développer les muscles, à partir de levers de poids et haltères légers et moyens pratiqués, le corps nu, devant une glace permettant de développer la pleine conscience du corps qui change. Sa technique comprend aussi des exercices essentiellement destinés à stimuler les grandes fonctions (circulation, respiration, digestion, élimination).Le but de Desbonnet est de permettre à toute personne, homme ou femme, de devenir un athlète. Toutefois, pour lui, un athlète n’est ni un champion ni un recordman mais une personne parvenant à réunir à la fois, la force, la beauté et la santé. Il écrit, d’ailleurs, en 1909, dans son ouvrage « Comment on devient un athlète » :« L’athlète doit être fort musculairement mais harmonieusement. L’athlète doit être beau. Il ne s’agit pas, bien entendu de la beauté du visage...il s’agit de la beauté des lignes, de la beauté du corps qui mérite d’être recherchée parce qu’elle s’accompagne toujours de la santé. L’athlète doit être enfin sain .Car l’athlète parfait n’est pas l’homme le plus fort, c’est l’homme qui jouit d’une excellente santé …l’athlète véritable n’a pas seulement de bons muscles mais aussi un cœur solide, de larges poumons et un bon estomac ! ». Et, précurseur, il utilisera abondamment la photographie, alors en plein essor, pour démontrer l’efficacité de sa méthode de gymnastique. Surnommé« l’homme aux moustaches musclées »,Edmond Desbonnet va créer, avec succès, à partir de 1885, des écoles de culture physique, en France et en Europe, comprenant chacune une section de poids et haltères.

 

Eugène Robert, un sportif montmartrois

Eugène Robert

Né à Paris, le 6 juillet 1868, Eugène Robert manifeste, de bonne heure, un goût très prononcé pour la gymnastique, alors en pleine expansion consécutivement à la loi du 28 mars 1882 de Jules Ferry l’inscrivant parmi les matières d’enseignement obligatoire dans les écoles primaires publiques de garçons. A partir de l’âge de quatorze ans, il fréquente, alors, les gymnases les plus fameux de Paris dont le gymnase en plein air de la rue Lamarck et le gymnase Pons dans le 18ème arrondissement. Il devient, bientôt, un des plus forts amateurs de la capitale. Dans ces gymnases, il va découvrir puis se passionner pour des disciplines telles que la lutte et le lever de poids et haltères. Son double intérêt pour les sports de force et la pédagogie vont l’inciter à créer un groupement d’haltérophiles pour la première fois à Paris, dans le dix-huitième arrondissement, où il a ses attaches. Ainsi, en avril 1898, il inaugure, au 87, rue des Poissonniers, une société athlétique, comme on dénommait les clubs de sport à la Belle Epoque, dont il sera le président et l’un des éducateurs. Il décide d’appeler son association sportive «la Société Athlétique Montmartroise» en souvenir de l’appartenance de la rue des Poissonniers à la commune de Montmartre avant l’annexion de celle-ci à la ville de Paris, en 1860. La Société Athlétique Montmartroise est rapidement surnommée par les gens du quartier « la SAM » ou la « Montmartroise».La SAM propose à ses adhérents, les « samistes », de pratiquer les disciplines qui sont en vogue à l’époque, la lutte, la gymnastique aux agrès, la main à main, l’haltérophilie et la culture physique. Néanmoins, la toute nouvelle société athlétique manque de matériel. Un homme va lui porter secours. En effet, ayant entendu parler du projet d’Eugène Robert, Edmond Desbonnet, patron de l’Haltérophile Club de France vient, un jour, lui rendre visite à la SAM qui est à son commencement. Séduit par l’initiative et le tempérament de Robert, il lui fait alors cadeau de toutes les barres à sphères qui ne sont plus utilisées dans ses écoles de culture physique.

 

Du matériel de qualité et une fête annuelle

La S.A.M au 3, rue Neuve-de-la-Chardonnière dans le 18ème

Grâce au fonds de matériel offert par Desbonnet, la SAM. se développe et les nouvelles inscriptions commencent à affluer. De plus, Eugène Robert entraîne et encourage avec zèle ses jeunes sociétaires qui réalisent de très bonnes performances. Cependant, il n’oublie pas de leur rappeler que « s’ils veulent toujours être forts, ils doivent gagner la santé par l’hygiène, la sudation et l’exercice physique ! ». Parallèlement, il devient dynamométreur officiel de l’Haltérophile Club de France aux côtés de Desbonnet et est, bientôt considéré comme « le roi des arbitres» en raison de sa connaissance encyclopédique des poids et haltères et de son extrême rigueur.

A la SAM., Robert reçoit fréquemment la visite de présidents de sociétés sportives françaises ou étrangères venus admirer l’organisation du club et la qualité du matériel considéré, à l’époque, comme le plus beau qui puisse exister. Les visiteurs sont, en effet, émerveillés de voir en entrant dans le club toutes les barres, les haltères et les poids rangés méthodiquement et alignés comme des soldats se préparant à défiler à une revue , agencés par Robert lui-même et réparés par ses soins, le cas échéant ! Il met aussi en place un gala sportif annuel qui se tient au mois de mars, très souvent à la Salle Wagram, lors duquel ont lieu des exhibitions de lutte gréco-romaine, de lutte libre, de danse et de gymnastique, devant une foule de spectateurs, préludes aux performances des haltérophiles.

En 1907, la SAM déménage dans un local plus grand situé au 53, rue du Simplon. En 1909, Robert devient vice-président de l’Haltérophile Club de France. En 1914, la Fédération française des Poids et Haltères voit le jour. Et, en 1920, à Anvers, la Fédération internationale d’Haltérophilie est créée.

Devenu, au fil des années, une célébrité du monde de la force et du dix-huitième arrondissement, Eugène Robert, malade depuis plus d’une année et ayant perdu l’usage de la parole, décède le 5 novembre 1920. Il est inhumé, deux jours, plus tard au cimetière de Saint-Ouen en présence de sa femme et de son fils entourés de plusieurs centaines de personnes.

 

Une pépinière de champions de la force

Ernest Cadine

Suite à la disparition d’Eugène Robert, plusieurs personnalités du monde de la force vont se succéder à la tête de la SAM notamment, Joseph Duchâteau, champion de Paris des Poids et Haltères, pendant trois années consécutives et, plus tard, le Suisse Maurice Deriaz, très grand champion de lutte.

En 1920, à Anvers, Ernest Cadine, sociétaire de la SAM, devient champion olympique dans la catégorie des mi-lourds. En 1924, la SAM emménage 3, rue Neuve-de-la-Chardonnière. Son président est, alors, Robert Cayeux, un ancien footballeur devenu haltérophile dont le père fut l’organisateur du premier championnat de France de Poids et Haltères. En 1928, Roger François, licencié de la S.AM, devient champion olympique des poids moyens à Amsterdam. Il sera multiple champion de France entre 1922 et 1929.

Le président Cayeux et Jean Montel, gardien de la SAM depuis quarante ans, sont présents ce samedi d’avril 1931, lorsque le champion olympique des mi-lourds de 1924 à Paris, Charles Rigoulot, surnommé l’homme le plus fort du monde, épaule et jette une barre à boules de…. 185 kg !!! Du jamais vu ! Toutefois, la plus lourde des barres à boules de la SAM ne pesant à l’époque que 170 kg, Cayeux, souhaitant corser la difficulté, avait fait construire dans une fonderie une barre plus lourde complétée avec de la grenaille et du sable. Le procès-verbal établissant la prouesse exceptionnelle de Rigoulot figure, d’ailleurs, toujours dans les archives de la SAM ! En 1932, c’est René Duverger qui porte haut les couleurs de la S.AM.en devenant champion olympique des poids légers à Los Angeles. Jacques Bretagne, membre de la SAM depuis soixante-trois ans et aujourd’hui, âgé de 87 ans, est, lui, multi-champion du monde vétéran.

 

« The Montmartre Athletic Society of Paris »

S.A.M - l'emplacement actuel

Grâce aux palmarès de ses sociétaires, la S.AM devient un temple de la force mondialement réputé. Ainsi, en 1948, suite à sa victoire au concours de Mister World, le culturiste américain Steeve Reeves a absolument tenu à visiter « The Montmartre Athletic Society of Paris » avant de repartir aux Etats-Unis bientôt happé par les sirènes d’Hollywood. Le journaliste sportif Pierre Fulla, ancien haltérophile a lui aussi pu apprécier la qualité des installations de la SAM. Robert Duranton, lutteur professionnel puis célèbre catcheur qui déclarait « carburer à la viande rouge, au Bordeaux et au miel » s’est lui aussi longtemps entraîné à la S.AM avant de se lancer dans le cinéma et de, notamment partager, la fameuse scène de la douche avec Louis de Funès dans « Le Corniaud ».

L’haltérophilie connaît ses premiers scandales de dopage dans les années cinquante et perd en effectif car concurrencée par d’autres sports. Elle se féminise aussi très lentement alors qu’Edmond Desbonnet avait déjà mis en valeur, au début du vingtième siècle, plusieurs femmes capables de prouesses physiques prodigieuses telles que la Québécoise Marie-Louise Sirois-Cloutier. Les championnats du monde n’ouvrent leurs portes aux femmes qu’en 1986 et, en 2000, elles participent pour la première fois aux Jeux olympiques. La SAM n’a, d’ailleurs, accueilli les femmes qu’à partir de 1990. Au local de la rue Binet, elles ne disposent d’un vestiaire douches-sanitaires que depuis cinq ans. En 1998, la SAM fête ses cent ans au gymnase Bertrand Dauvin où sont réunis des samistes de toutes les générations et de tous les milieux sociaux mais sans Pierre Samblant, décédé, quelques temps auparavant, après trente ans de bons et loyaux services.

Gardien polyvalent de la SAM, Martial, 50 ans, conclut «Je suis entré à la SAM le 8 février 1985 car j’ai toujours été impressionné par le culturisme mais cette maison, sachez-le, ce n’est pas qu’un club de muscles, c’est aussi une âme, une atmosphère, le respect de la tradition, la rencontre de toutes les classes sociales et, bien sûr, l’éducation à la culture physique, et c’est, d’ailleurs, la raison pour laquelle la SAM, qui a aussi un rôle social à jouer, s’est engagée dans un partenariat avec les jeunes des collèges et des lycées du 18ème arrondissement…car de toute façon, notre Montmartroise est et sera toujours une association sportive à vocation populaire! »

 

 

Annick Amar